Séropositivité maternelle au VIH et construction des liens mère-enfant

Publié le 14.02.2013 | par Claire Criton

La séropositivité maternelle peut avoir un impact important sur la construction de la vie de couple et de la vie familiale. Des troubles relationnels et comportementaux peuvent apparaitre chez l’enfant, qu’il soit infecté ou non.

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Sida et relation mère-enfant

Cette étude française menée à l’hôpital Trousseau (Paris) a recueilli le premier entretien entre une psychologue et 60 mères séropositives accompagnées de leurs bébés. Cette rencontre s’est faite pendant les 3 premiers mois de vie de l’enfant, c’est-à-dire pendant le temps angoissant où le diagnostic de séropositivité n’est pas encore établi.

Une fragilité sociale et psychologique très importante dans la population de l’étude

Le ressenti maternel de la solitude était omniprésent, lié à un contexte de rupture culturelle et sociétale, de précarité sociale et de séparations multiples y compris d’avec leurs premiers enfants pour les multipares.

La majorité les mères avait immigré et était d’origine subsaharienne, sans activité professionnelle stable.

La moitié vivait séparée du père du bébé et moins d’un tiers des primipares avait une mère vivant en France, c’est-à-dire possiblement près d’elles.

Près des deux tiers des multipares vivaient séparés de leurs premiers enfants laissés “au pays”.

Un partage du secret de la séropositivité avec le père encore difficile

- 35 % des mères ont déclaré ne pas avoir informé le père ;

- au moment de la naissance, 39 mères sur 60 avaient fait l’annonce de leur séropositivité au père ;

- l’annonce de la séropositivité a entraîné 16 ruptures dans le couple ;

- la moitié des pères qui vivent avec la mère ont été informés de la séropositivité maternelle et, dans les mêmes proportions, ils ont informé les mères de leur propre statut ;

- parmi les 38 pères qui avaient exprimé à la mère un désir d’enfant, 31 (82 %) étaient pleinement informés de la séropositivité maternelle.

Il semblerait qu’il y avait un lien étroit entre le secret partagé dans le couple et la présence des pères auprès des mères au moment de la naissance de l’enfant. Une fois faite au conjoint et acceptée, l’annonce de la séropositivité maternelle ne semblait en effet pas être une cause importante de rupture des couples, puisque 90 % des pères qui vivaient avec les mères étaient informés de leur séropositivité.

Le moment de l’annonce aux pères semblait déterminant, selon qu’il suivait immédiatement l’annonce de la séropositivité faite à la mère ou non. En cas d’annonce tardive de la séropositivité maternelle, le nombre de ruptures de couple pendant la grossesse était plus important.

Des difficultés psychologiques présentes chez la majorité des mères

80 % des mères ont rencontré des difficultés psychologiques liées à :

- l’annonce de la séropositivité au cours de la grossesse ;
- des angoisses de contamination de l’enfant ;
- des séparations définitives ou pas avec le père ;
- la culpabilité du secret vis-à-vis du père ;
- des états dépressifs importants ;
- des angoisses de mort et des comportements suicidaires ;
- des difficultés à se projeter dans l’avenir et à investir psychiquement l’enfant.

Le renoncement à l’allaitement a été difficile pour 72 % des mères. La moitié des mères évoquent la difficulté et la souffrance du mensonge à raconter à l’entourage pour justifier l’allaitement artificiel. Cette frustration intense a été à l’origine de quelques transgressions décrites par certaines.

Des modifications du comportement des mères avec leur bébé

Les mères étaient dans l’évitement de contacts physiques avec l’enfant par peur de le contaminer, ce sentiment de dangerosité étant exacerbé par le fait de renoncer à l’allaitement.

Certaines mères se sont interdit des gestes avec leurs enfants comme l’embrasser et le toucher.

D’autres avaient des comportements étranges d’hyperstimulation, liés à l’inquiétude de la mère sur la « normalité » de son enfant, comme une mère qui remontait sans cesse la lèvre inférieure de son bébé pendant son sommeil « ayant peur qu’elle pende ».

Du fait de leur sentiment de culpabilité, certaines mères n’ont pas pu donner des prénoms traditionnels de leur groupe d’appartenance culturelle, par respect pour leurs parents ou leurs ancêtres (parfois même par peur des représailles des esprits). Un tiers des prénoms avait un lien avec la maladie, soit que l’enfant soit mis sous la protection de Dieu, soit que le prénom exprimait l’angoisse de mort qui avait accompagné la mère pendant la grossesse

Des conséquences négatives sur les toutes premières relations mère–enfant

Certains symptômes ont été observés au cours des premiers mois de vie de l’enfant comme premières conséquences de comportements inadaptés chez certaines mères vis-à-vis de leurs nourrissons :

- des coliques particulièrement nombreuses, interprétées par les mères comme des réactions aux traitements que leurs enfants ne supportaient pas, ou par le fait que leur enfant n’aimait pas le lait artificiel ou le biberon ;
- des pleurs, associés ou non à des coliques, et souvent interprétés comme une tristesse du bébé ;
- une hypotonie, ou des anomalies du regard transitoires.

Une bonne relation affective entre la mère et son enfant est indispensable au bon développement psychologique et mental de ce dernier. Le fait d’être peu ou pas embrassé ou touché par sa mère, dans un contexte de fragilité psychologique maternel extrêmement important risque de générer des carences affectives pour le bébé pouvant être à l’origine de troubles comportementaux.

Nécessité d’un accompagnement prolongé de la mère et de l’enfant en cas de séropositivité maternelle

La fragilité psychologique de la mère pendant la période périnatale peut avoir des conséquences négatives sur la construction des liens familiaux et sur l’élaboration des premiers liens mère–enfant, que celui-ci soit infecté ou non. Un accompagnement prolongé de la mère et de l’enfant parait indispensable pour prévenir l’apparition de troubles relationnels et comportementaux chez l’enfant ou accompagner la famille en cas d’apparition de ces troubles.


Source

1. Trocmé N, Courcoux M-F, Tabone M-D, Leverger G, Dollfus C. Impact de la séropositivité maternelle au VIH sur les constructions familiales et sur l’environnement relationnel de l’enfant en période périnatale. Archives de Pédiatrie. 2013 ;20(1):1‑8.

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